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Cuba,
le verso de la carte postale
De l'une des fenêtres de l'appartement
de Pedro Juan Gutiérrez,
au huitième étage, on voit d'un côté
la longue promenade du Malecon devant la mer. De l'autre,
en contrebas, une terrasse sur un toit, avec un petit cabanon.
JEAN-LOUIS
ARAGON
Le
Monde, Paris, France
04 Mai 2001 |
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DES NOUVELLES DE CUBA
Vingt-sept auteurs traduits de l'espagnol (Cuba), présentés
par Michi Strausfeld, Métailié, "Suite
hispano-américaine", 370 p., 88 F (13,42
EUROS).
PERVERSIONS À LA HAVANE (Perversiones
en el Prado) de Miguel Mejides. Traduit de l'espagnol
(Cuba) par François Gaudry, Phébus, 184
p., 119 F (18,14 EUROS).
PASSÉ PARFAIT (Pasado perfecto)
de Leonardo Padura. Traduit de l'espagnol (Cuba) par
Caroline Lepage, Métailié, "Bibliothèque
hispano-américaine", 216 p., 115 F (17,53
EUROS).
TRILOGIE
SALE DE LA HAVANE (Trilogía
sucia de La Habana) de Pedro
Juan Gutiérrez. Traduit de l'espagnol (Cuba)
par Bernard Cohen, Albin
Michel, 423 p., 140 F, (21,34 EUROS). |
Ils n'auront sans doute
jamais la notoriété des joyeux bardes propulsés
sur le devant des scènes internationales par Ry Cooder
et Wim Wenders, promoteurs du très social club Buena
Vista. Mais, même s'ils n'ont pas tous le talent
de leurs aînés musiciens, et s'ils profitent
de l'attrait et de la répulsion que leur pays exerce
sur le monde occidental, ils offrent l'avantage de représenter
le Cuba d'aujourd'hui. L'essentiel de ces textes porte sur
leur pays un éclairage édifiant, fin, puissant
et dévastateur.
Le
recueil Des Nouvelles de Cuba rassemble des récits
écrits au cours de la dernière décennie
par vingt-sept femmes et hommes (1).
Nés entre 1954 et 1972 et vivant pour la plupart à
Cuba, ils ont en commun d'être couverts de prix mais
peu édités. Le choix de la nouvelle paraît
donc une nécessité pour ces écrivains
dont les seules possibilités de reconnaissance passent
par l'Europe et particulièrement par l'Espagne. De
fait, le présent recueil, à l'instar de la troupe
des papys musiciens, fait l'objet d'une tournée éditoriale
européenne puisqu'il a auparavant été
publié en Espagne et en Allemagne.
Ces
nouvelles, de qualité inégale, valent surtout
par la diversité des témoignages. Elles sont
autant de cris, poussés sur tous les tons, de l'étouffé
au suraigu : dire la difficulté, l'impossibilité
ou le désir de vivre sur une île dont le périmètre
semble se rétrécir à mesure que s'appesantit
sur elle le ciel plombé de la misère. Dans le
registre réaliste, intimiste ou fantastique (Antonio
José Ponte, Alexis Díaz Pimienta) pour exprimer
les désirs de fuite frustrés, ou assouvis (Abilio
Estévez), les pertes d'identité, la prostitution,
le suicide, la solitude des travestis, la faim et l'illégalité
(Angel Santisesteban), la folie douce (Eduardo del Llano),
le retour au pays.
Perversions à
La Havane, de Miguel Mejides(2),
à l'image de la société cubaine, est
un récit décomposé.
Dans une suite de courtes
saynètes passent et reviennent les nombreux occupants
d'un immeuble central de La Havane ; s'y entassent, dans des
espaces qu'il serait incongru de qualifier de vitaux, des
hommes de lettres, des paysans, des fonctionnaires, un maquereau
et sa tapineuse, un présentateur télé,
un musicien travesti, un bigot, des Noirs et des Blancs, d'anciens
riches, des pauvres de toujours. Même l'énergie
du désespoir semble faire défaut : "Il
se trouvait à la frontière du désir de
mourir et de l'accablement à continuer de vivre par
pure conviction répétitive." Ici,
le désir de fuite ne peut prendre d'autre voie que
celle de l'hallucination, du délire, de la magie. Ou
celle de l'écriture. Il est vrai que l'un des grands
acquis de la révolution cubaine est d'avoir terrassé
l'analphabétisme. Une victoire sur l'ignorance que
mettent à profit le mouchard professionnel, avec ses
rapports circonstanciés, et quelques épistoliers,
soucieux de conserver leur anonymat.
Passé
parfait, de Leonardo Padura, commence par une gueule
de bois et se poursuit par une autre : la première,
due à un banal excès de rhum, la seconde, spirituelle
et incurable, provoquée par une ingestion massive d'illusions
et d'espérances. La victime, Mario Conde, est pourtant
commissaire de police. Il est le personnage central d'une
tétralogie où le recours au genre policier ne
semble être qu'un prétexte pour mieux asseoir
le propos de Padura : donner de Cuba le point de vue de quelqu'un
appartenant au système mais à travers les yeux
embrumés de ce paumé extrêmement attendrissant
qu'est Conde.
A
mi-chemin entre l'incrédulité et le désespoir,
le policier n'a pas prise sur la réalité qui
l'entoure, malgré son habileté à résoudre
les enquêtes ; il est comme électrocuté
par le contact de cette réalité et de ses rêves.
S'ensuit une tristesse chronique que son enfance disparue
comme par enchantement, son ami de toujours revenu invalide
de la guerre d'Angola, la corruption de hauts fonctionnaires,
les aberrations de son propre métier et du système,
ne font qu'aggraver.
JUSQU'À LA NAUSÉE
| Comparé
à Bukowski en Espagne, à Henry Miller en
France, à personne à Cuba puisqu'il n'y
est pas édité, Pedro Juan Gutiérrez
annonce la couleur d'emblée avec sa Trilogie
sale de La Havane : "Quand on est environné
par la brutalité, il n'y a plus de place pour les
textes raffinés. Moi, j'écris pour provoquer
un peu et obliger les autres à renifler la merde."
Le fait est que la lecture de ces nouvelles,
où il se met en scène lui-même la
plupart du temps, est éprouvante. Sans précautions,
nuances ni fioritures, sur un rythme effréné,
Gutiérrez prend et tranche sur le vif, étale
la misère sous toutes ses formes, jusqu'à
la nausée, et déballe des sexes dans toutes
les positions, ultime espace de liberté. Répétitif,
grossier, repoussant ? Une telle démarche cathartique
a au moins le mérite de questionner le lecteur
sur son propre rôle : voyeur, touriste littéraire
? |
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Deux des nouvellistes
n'hésitent pas à poser le problème clairement,
comme si à la faillite générale venait
s'ajouter, double défaite, la honte de l'invasion touristique.
C'est le cas chez Abilio Estévez et surtout chez José
Miguel Sánchez qui apostrophe : "Je t'absous
pour avoir fait ta pénitence et expié ta faute
en nous donnant la bénédiction de ta forte monnaie,
de ta sympathie naïve, (...) pour ta charité et
la satisfaction que tu éprouves à faire quelque
chose en faveur de la justice sociale. Je t'absous et te laisse
assez de culpabilité pour que tu reviennes vite dans
ce Cuba du verso de la carte postale."
Le recto ne leur appartient
plus, c'est bien là le problème de ces écrivains.
Cette frustration s'exprime par des références
fréquentes aux "maîtres", "Saint
Lezama Lima des Lettres et des Notes" chez Mejides
et Gutiérrez, Cortazar chez Padura, et surtout par
la mise en abyme de l'écriture. Le personnage de Padura
ne rêve que de devenir romancier, plusieurs écrivains
en mal de lecteurs ou de passage à l'acte hantent le
livre de Mejides, Gutiérrez ne cesse dans son livre
de commenter son besoin d'écriture et avoue, dans un
entretien à Librusa
(3),
sa fascination pour Kafka et Cortazar qui "font de
la littérature pour la littérature pour la littérature...".
Tous semblent dire leur impuissance d'accéder à
la fiction, l'impossibilité de dépasser le stade
du négatif, par pénurie de révélateur.
En attendant des jours meilleurs qui ne saurait tarder puisque
Fidel Castro lui-même déclarait il y a peu :
"Dans quelques années, notre peuple sera le
plus cultivé du monde."
(1) Quatre d'entre
eux déjà été publiés en
France : Leonardo Padura (Electre à La Havane et
Automne à Cuba, Métailié), Abilio
Estévez (Ce royaume t'appartient, Grasset),
Antonio José Ponte dont une nouvelle fait partie du
recueil L'Ombre de La Havane (Autrement, 1997) et
Joel Cano (Le Maquilleur d'étoiles, éd.
Christian Bourgois).(Return)
(2) Rumba
Palace, l'une de ses nouvelles, fait également
partie du recueil collectif publié chez Autrement sous
le titre L'Ombre de la Havane (1997).(Return)
(3) Agence
internationale d'informations littéraires ( http://www.librusa.com/
) (Return)
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