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Ce coin de la terrasse
était le plus dégueulasse de tout l’immeuble.
Au début de la crise, en 1990, elle avait perdu son
emploi de femme de ménage et elle avait fait comme
tant d’autres : elle s’était pris quelques
poulets, un cochon et des pigeons. Elle avait fabriqué
des cages de bric et de broc, avec des planches pourries,
des bidons, des chutes d’acier, des vieux bouts de fil
de fer. Parfois, l’eau courante disparaissait pendant
des jours. Alors, elle réveillait les garçons
à l’aube, les houspillait, les malmenait et les
forçait à descendre les quatre étages
pour remonter des seaux tirés d’un puits qui,
chose incroyable, se trouvait juste au coin de la rue, simplement
recouvert par une plaque d’égout.
Ils avaient neuf et dix
ans, à l’époque. Reynaldo, le plus petit,
était un enfant calme et silencieux ; Nelson, moins
docile, se rebellait et protestait parfois à grands
cris : « Me hurle pas dessus, con ! Qu’est-ce
que tu as, encore ? »
Elle boitait de la jambe
droite. Elle était un peu débile, aussi. Il
lui manquait une ou deux cases, depuis toute petite ou peut-être
de naissance. Sa mère à elle vivait avec eux.
Elle devait avoir cent ans ou plus, allez savoir. Tout ce
monde dans une chambre pourrie de trois mètres sur
quatre et ce bout de terrasse à l’air libre.
Il y avait des années que la vieille ne se lavait plus
et elle était maigrissime d’avoir tant souffert
de la faim. Une vie sans fin dans la misère permanente.
Elle était devenue comme du carton. Jamais un mot.
Une momie squelettique, muette et sale, qui ne bougeait presque
pas, n’ouvrait pas la bouche, se contentait de regarder
sa fille à moitié retardée et ses deux
petits-enfants s’échanger des claques et des
injures dans le vacarme que faisaient les poules et les chiens.
« Ceux-là, ce sont des cinglés »,
disaient les voisins, et personne ne cherchait à intervenir
dans ces disputes continuelles.
De temps à autre,
elle allumait une cigarette, s’accoudait à la
balustrade du toit en observant la rue et en conjurant ses
souvenirs d’Adalberto. Elle avait eu des douzaines d’hommes,
dans sa jeunesse. Elle aimait les exciter, comme ça,
quel que soit leur âge. Des fois, ils disaient : «
Hé, fofolle, viens un peu me la sucer. Je te donne
deux pesos si tu me la pignes ! », et hop, allons-y,
ouvre la bouche. Certains lui donnaient de l’argent.
D’autres non. Ils lui lâchaient leur purée
et puis : « Attends-moi ici, que je reviens de suite
», et ils disparaissaient. Mais avec Adalberto, ça
avait été différent. Les enfants étaient
de lui, sauf qu’il n’avait jamais voulu vivre
avec eux sur ce toit, le grand salaud, et quand il avait vu
qu’elle était enceinte une deuxième fois
il s’était perdu dans la nature. Désormais
c’était une vioque, presque, une demeurée
qui puait à cent mètres, boitait, crevait la
faim... En faisant les comptes ainsi, elle arrivait à
la même conclusion : « Qui c’est qui voudra
de moi, merde ? Si j’ai envie de quelque chose, c’est
de mourir, tiens ! » Elle ruminait, se fâchait
contre elle-même, jetait sa cigarette en bas et, par
désespoir, se mettait à gueuler sur les petits
: « Rey, Nelson ! Allez chercher de l’eau, foutus
feignants ! De l’eau, j’ai diiiiiit ! »
Ils obéissaient,
de mauvaise grâce, mais tout de même c’était
mieux que d’être enfermés pendant des jours
dans un cagibi. Jusqu’à ce qu’ils atteignent
les sept ans, il lui prenait la lubie de les mettre dans ce
petit placard moisi, plein de tuyauteries et de cafards. Sans
raison. Juste pour ne plus les avoir sous les yeux. Ils pleuraient
tout ce qu’ils savaient, les marmots, parce qu’une
fois dans leur prison ils pouvaient y rester un, deux, trois
jours sans manger, à sucer les gouttes qui fuyaient
des tuyaux. D’autres fois, elle les jetait dans une
citerne pleine en leur criant que ça les ferait taire
pour de bon. Et elle poussait leur tête sous l’eau,
attendant qu’ils s’épuisent à se
débattre pour les en sortir pratiquement asphyxiés.
Devenus plus grands et plus forts, ils étaient en mesure
d’échapper à ces punitions. Ils vivaient
à leur guise mais ils allaient parfois à l’école,
au coin de San Lázaro et Belascoaín. Plus pour
fuir leur mère que pour étudier, en fait. Les
instituteurs ne pouvaient pas transmettre grand-chose à
ces gosses de la rue, la lie de la lie, avec des petites qui,
dès treize ans, se mettaient à cavaler le touriste
sur leMalecón tandis que les garçons trafiquaient
la marijuana et magouillaient pour se gagner deux ronds. Avec
les parents qui brillaient par leur absence, personne ne voulait
perdre son temps à apprendre les mathématiques
ou tous ces trucs aussi compliqués qu’inutiles,
et les enseignants devaient se taire devant ces petits diables.
Bref, Nelson et Rey allaient à l’école
trois ou quatre fois par semaine. Le reste du temps, ils s’amusaient
avec les pigeons et les chiens sur la terrasse. Ils avaient
cinq clebs qu’ils avaient trouvés dans le quartier.
Même si leur seul
repas quotidien se limitait souvent à un bout de pain
et une carafe d’eau sucrée, ils poussaient, devenaient
plus malins. Ayant remarqué que les pigeons des voisins
venaient se poser sur le toit et qu’il était
facile de les attraper vivants, ils avaient eu l’idée
de dresser un beau mâle séducteur qui partait
à tire-d’aile au-dessus des autres immeubles,
remarqué à chaque fois par une femelle sans
méfiance. Subjuguée par le galant, elle prenait
son vol et le suivait jusqu’à la cage où
ils pourraient faire l’amour tranquillement. Mais là,
crac ! Les petits guettaient et refermaient la porte. Au marché
des Quatre Chemins, un pigeon se vendait quarante ou cinquante
pesos, voire cent s’il était blanc. Avec la crise,
la famine, les gens qui cherchaient à quitter le pays
à tout prix, la santería marchait à fond.
Pigeons, coqs et boucs étaient très demandés,
de même que les poules noires, excellentes à
sacrifier quand on veut se débarrasser du mauvais œil.
Dès qu’ils vendaient une de leurs proies, c’était
la fête. Ils se payaient des pizzas, un jus de fruits,
en rapportaient à leur mère et à leur
grandmère.
Ça ne la calmait
pas pour autant. Elle continuait à hurler sans arrêt,
comme une folle, à les insulter et à les malmener.
Ils avaient déjà du poil au cul et aux aisselles,
la pine développée, la voix plus grave et cette
odeur âcre de sueur qui vient aux hommes. Cachés
entre les cages de poulets, ils se branlaient en regardant
la petite voisine sur la terrasse d’à côté.
C’était le même toit, en réalité,
mais des années auparavant ils l’avaient divisé
en deux par un muret de moins d’un mètre de haut
qui servait de frontière avec les autres, à
savoir une vieille à grosses mamelles, sa fille d’une
vingtaine d’années et une bande de chiards qui
ne savaient même plus qui des deux était leur
mère. Un biscuit au chocolat fondant, cette fille.
Une métisse superbe, mince et pute. Elle ne sortait
que le soir, toujours habillée avec une élégance
provocatrice, ne revenait qu’au matin. Pendant la journée,
elle se baladait sur son bout de terrasse avec un petit short
très moulant et un haut très ajusté,
sans soutien-gorge, ce qui fait qu’on lui voyait bien
les tétons et... Ah, une sacrée tentation !
Reynaldo avait alors treize ans, Nelson quatorze. Ils avaient
laissé tomber l’école depuis longtemps.
Rester en septième, finalement, c’était
fatigant. Ils avaient triplé, et puis ils en avaient
eu assez.
Ils se voyaient comme
des hommes faits. Toujours avec les pigeons, ils amélioraient
leur technique et en vendaient un ou deux chaque jour. Un
bon petit filon. Ils étaient des mâles, ils entretenaient
toute la maison, mais la mère, elle, restait aussi
stupide. Ils la détestaient à cause de ces crises
de rouspétance devant tout le monde. C’était
humiliant, à la fin, et ils lui répondaient
: « Cesse de faire la folle ! Tais-toi, bordel, tais-toi
! »
La terrasse était
toujours plus dégueulasse, plus puante, avec toute
la merde que produisaient ces bestioles. La grand-mère
ne bougeait pas. Elle s’asseyait sur un cageot à
moitié pourri ou dans un coin par terre et elle restait
des heures au soleil. Il fallait la porter à l’intérieur
et la coucher. On aurait dit une morte vivante. Et la mère
aussi, ils devaient la tenir à l’œil parce
qu’elle était chaque jour plus zinzin. Même
plus capable de descendre les escaliers. Ils la secouaient
pour qu’elle se taise, mais elle beuglait de plus belle,
elle attrapait un bâton et leur tombait dessus, essayant
de défendre son territoire. Ils lui arrachaient son
arme, en venaient à bout par quelques taloches en pleine
figure. Alors elle pleurait de rage, gémissait, hoquetait,
puis elle allumait une cigarette et se tenait tranquille,
appuyée à la balustrade, regardant les voitures,
les vélos et les passants sur San Lázaro. Elle
ne se souvenait même plus d’Adalberto.
Un matin, vers onze heures,
elle était de nouveau là, à fumer et
à contempler la rue. Plus tôt, Nelson lui avait
donné un mauvais coup sur la bouche et elle avait la
lèvre supérieure enflée, ouverte à
l’intérieur. En passant sa langue dessus, elle
sentait un goût de fer, celui du sang. Furibonde, elle
était. Elle a lancé son mégot pardessus
la rambarde, envoyé un crachat tout rouge en espérant
qu’il tombe sur la tête de quelqu’un et
fait volte-face pour rentrer dans la masure, parce que le
soleil tapait trop fort et qu’elle avait la migraine.
Cachés derrière le poulailler, les deux garçons
mataient la petite pute d’à côté.
Les yeux chavirés, ils se branlaient en mesure. La
salope de métisse, presque nue, était en train
d’accrocher sur le fil à linge une serviette
et des mini-slips rouges en dentelle. Ça lui plaisait,
que les petits se masturbent en l’admirant. Elle a tordu
la serviette encore pleine d’eau pour se mouiller le
corps avec, un peu de fraîcheur sur le toit brûlant.
À vrai dire, elle aurait aimé qu’ils viennent
se mettre devant elle et qu’ils lâchent tout comme
ça, debout, mais c’était encore des gamins,
ils n’auraient pas osé. Un peu plus tard, ils
seraient bons pour devenir des exhibitionnistes qui montreraient
leur bite à toutes celles qui s’y intéresseraient,
embusqués dans quelque portail sur le Malecón,
mais pour l’instant ils restaient discrets.
À cette vue, la
mère devient encore plus enragée. Elle piaffe
de rage : « Allez-y, la branlette, la branlette ! Perdus
que vous êtes, ça vous tuera ! Fichez le camp
d’ici, tous les deux ! Dehors ! »
Elle attrape un bâton
pour leur donner mais soudain elle se tourne vers la petite
voisine allumeuse :
« Et toi, sale
pute, tu fais ça pour le vice que t’as dans la
peau ! Laisse-les tranquilles ou ils vont mourir ! Rien à
manger et ils se branlent toute la journée ! Tu vas
les tuer, garce de merde ! Tu vas les tuuuer !
– Hé, la
mongole, oublie-moi, d’accord ? Je suis chez moi, je
fais ce que j’ai envie, hé !
– Une pute finie,
voilà ce que tu es !
– Oui, mais je
fais travailler ma foune. Et je m’en tire vingt fois
mieux que toi, que t’es une dingue et une porcasse.
Beuh, quelle truie ! »
Les chiens se mettent
à hurler, les poules se joignent au tapage et, dans
tout ce tumulte, l’autre se dispose à enjamber
le muret qui sépare les deux terrasses pour aller bastonner
la petite voisine quand Nelson saute sur elle et lui arrache
le bout de bois. Elle se débat en hurlant :
« Et toi t’es
une putain finie ! Et toi, un branleur ! Enlève tes
mains de moi à l’instant ! Lâche-moi, branleur
pourri, ou...
– Arrête
de m’insulter, con, arrête ! »
Maintenant c’est
Nelson qui est hors de lui. C’est un homme de quatorze
ans et il souffre de cette humiliation en public. Avec, pour
arranger le tout, les éclats de rire narquois de la
petite voisine qui en rajoute dans la provocation :
« Ouais, branleur,
effronté, tu vas devenir fou à te pogner comme
ça ! Cherche-toi une femme, plutôt ! »
Sur ce, elle tourne les
talons, rentre chez elle avec un air dégagé
et en roulant du cul. Déjà énervé,
Nelson se cabre sous les moqueries de la pute. Il tire brutalement
sur le bras de sa mère et l’envoie bouler contre
le poulailler. Un bout d’acier mal coupé dépassait
d’un coin de la cage. Il lui entre dans la nuque, par-derrière,
jusqu’au cerveau. La malheureuse ne crie même
pas. Les yeux exorbités, elle porte les mains à
son cou, là où la pointe l’a frappée,
et meurt dans l’épouvante. Aussitôt, un
flot de sang épais et d’humeurs visqueuses jaillit
de la plaie. Devant le regard horrifié de la morte,
Nelson oublie d’un coup la haine qu’il ressentait
envers elle. Effroi et chagrin l’emportent :
« Aïe, ma
maman ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce
qui se passe ? »
Il l’attrape, tente
de la relever, impossible. Elle est embrochée sur la
ferraille par la nuque.
« J’l’ai
tuyée, j’l’ai tuyée ! »
Avec des cris de dément,
il se précipite vers la balustrade et se jette la tête
la première. Il ne sent pas son crâne exploser
quand il s’écrase sur la chaussée quatre
étages plus bas. Il est mort comme sa mère,
visage figé dans le tourment et la peur.
Assise sans bouger sur
son cageot pourri, la mamie a tout vu. Elle ferme les yeux,
et c’est tout. Elle ne peut plus continuer à
vivre. Trop, c’est trop. Son cœur s’arrête.
Elle tombe en arrière, dos contre le mur, plus momie
que jamais.
Reynaldo, lui, n’est
toujours pas sorti de sa cachette derrière les volailles.
Tout s’est passé très vite et il a encore
la queue raide comme une baguette. Il se la range tant bien
que mal dans le pantalon, la serre entre les cuisses pour
la calmer, jusqu’à ce qu’elle se mette
en berne d’elle-même. Sans voix, il va à
la balustrade, se penche. En dessous, il y a son frère
étalé au milieu de la rue, entouré de
curieux et de policiers. Ils ont arrêté la circulation
des deux côtés de San Lázaro.
Quelques secondes plus
tard, les flics apparaissent sur le toit. Agressifs :
« Qu’est-ce
qui est arrivé, ici ? »
Il ne peut pas répondre,
Rey, alors il hausse les épaules et ne trouve rien
d’autre que de sourire aux argousins. Qui en restent
bouche bée : « Et tu rigoles, en plus ? Qu’est-ce
que tu as fait, toi ? Allez, crache ! Qu’est-ce que
tu as machiné ? »
Il sourit encore, incapable
de penser. Et puis il arrive à bredouiller :
« Rien, rien...
Je sais pas.
– Comment que tu
sais pas ? Qu’est-ce que tu as fait ?
– Rien. Sais pas.
»
Ils le menottent, le
font descendre les escaliers, le mettent dans une voiture
de patrouille et l’emmènent au commissariat,
à quatre rues de là. Ils l’enferment dans
une cellule au sous-sol, avec trois autres, et il reste là.
La tête vide, abruti de stupeur.
Il faut trois heures
aux spécialistes de la police criminelle pour arriver
sur place. Ils travaillent tout l’aprèsmidi,
sans rien négliger. À cinq heures, le cadavre
de Nelson est emporté à la morgue, aux côtés
de celui de la grand-mère. Ils tardent un peu plus
avec la mère : la nuit est tombée quand ils
se décident enfin à la détacher du poulailler
et à l’envoyer rejoindre les autres. Il est clair
que quelqu’un a poussé volontairement le petit
par-dessus la rambarde, et la femme sur cette barre de fer,
puisqu’elle l’a prise par-derrière. La
vieille a été victime d’un arrêt
cardiaque, sans violence. Le problème, c’est
qu’il n’y a pas de témoins. Personne n’a
vu quoi que ce soit. Toujours pareil, dans ce quartier. Personne
ne voit ni n’entend. Jamais un témoin.
Ils ont cuisiné
Reynaldo trois jours durant. Hébété,
il répétait tout le temps la même chose
: « Je sais pas, j’ai rien vu.
– Où tu
étais ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait
? Pourquoi tu les as tués ?
– Je sais pas,
j’ai rien vu. »
Il avait treize ans.
Comme on ne pouvait pas le juger, on l’a envoyé
dans une maison de redressement, aux abords de La Havane.
Un établissement très propre, au moins, avec
des couloirs bien astiqués et tout le monde en uniforme
impeccable. Ils l’ont fait examiner par un médecin,
un dentiste, un psychologue, un instructeur de la police,
un enseignant, mais Reynaldo est rentré encore plus
dans sa coquille. Dissimulant ses sentiments, il ne pensait
qu’à une autre chose : s’enfuir. Il ne
supportait pas cette existence de merde, demander la permission
pour tout, être réveillé à l’aube
pour la gymnastique, retourner s’asseoir dans une salle
de classe pour écouter des sornettes qu’il ne
comprenait pas, ou ne voulait pas comprendre.
Au bout de trois ou quatre
jours, à la douche, un grand balèze de nègre,
de deux ans plus âgé, lui a montré sa
pine. Un morceau gigantesque. Il s’est approché
en tripotant ce monstre de la main droite : « Regarde,
moitié d’Blanc, regarde voir c’t animal-là
! Tu aimes ? Parce que t’as des jolies fesses, présentement...
»
Rey ne l’a pas
laissé terminer. Il s’était déjà
jeté sur lui, poings levés, mais le bougre était
couvert de savon, les coups glissaient sur lui. Les autres
se sont regroupés autour d’eux et se sont mis
à parier :
« Cinq contre un
sur le Noir ! Il a aucune chance, le sang-mêlé
!
– Moi, je vais
à trois pour le petit, trois sur le métis !
»
Quatre gardiens ont déboulé
tout de suite, en jouant de la matraque à droite et
à gauche. Ils les ont séparés, leur ont
ordonné de se rhabiller, seulement le pantalon, puis
ils les ont emmenés au cachot. Obscurité complète,
à peine la place pour bouger, une humidité permanente,
les rats, les cafards... Il a fini par perdre la notion du
temps, ne plus distinguer le jour de la nuit. Quand la faim
et la soif sont devenues trop insupportables, ils lui ont
apporté un bocal d’eau, une assiette en fer sur
laquelle il y avait un peu de riz et des pois chiches bouillis.
Au bout de cinq ou si fois la même pitance, ils l’ont
sorti de là et l’ont renvoyé à
son groupe. Il s’est senti redevenir humain, parce que
dans ce trou il commençait à prendre l’odeur
et le comportement des cafards. L’instructeur chargé
de lui l’a conduit à son bureau. Il s’est
assis à sa table, le laissant debout devant lui :
« Qu’est-ce
qui s’est passé ?
– Ce Noir, là,
il a voulu m’enculer.
– Exprimez-vous
correctement. Ici, personne n’est noir ni blanc ni rouge.
Vous êtes des pensionnaires, tous.
– Ah bon, m’est
égal... Remplacez “Noir” par “pensionnaire”,
alors.
– Vous vous croyez
amusant ? – Silence. – Je vous ai posé
une question.
– Non, je suis
pas amusant.
– Je vais mettre
les choses au point. Je suis responsable de vous, ici. C’est
moi qui déciderai du temps que vous aurez à
rester dans cet établissement. Vous avez treize ans.
Si vous continuez à faire le malin et à causer
du désordre, vous en aurez dix-huit et vous serez toujours
ici. En plus, le jour même de votre anniversaire, vous
serez automatiquement transféré en prison. C’est
clair ? Sans aucune discussion, on vous enverra aux crocodiles...
pour qu’ils vous mangent tout cru. Donc, je ne le répéterai
pas, c’est à prendre ou à laisser : arrangez-vous
pour avoir un bon comportement, un comportement constructif.
Voyons si on peut vous aider. – Il s’est levé
et, prenant un ton martial : – Vous pouvez disposer
! Rejoignez votre groupe ! »
Rey a fait demi-tour
et il a quitté la pièce. Il est allé
s’asseoir sur un banc, dans la cour intérieure.
Sans avoir à réfléchir des heures, il
est parvenu aussitôt à la conclusion, à
la règle du jeu : « Voilà, il faut être
le plus dur possible si je veux sauver mon cul, mais sans
que ce type me voie faire. Okay, on y va. »
Il est parti droit au
réfectoire, et depuis ce moment il n’a plaisanté
avec personne, n’a eu aucun ami. En regardant faire
un petit Blanc pédoque qui savait bien dessiner, il
a appris les tatouages. Heureusement, l’autre vicieux
ne l’a plus cherché : il ne devait pas être
aussi méchant qu’il s’en donnait l’air.
Au cas où, il a effilé et taillé une
brosse à dents qu’il gardait cachée sous
son grabat. Des fois, il la sortait pour tâter la pointe,
de quoi transpercer le cœur à celui qui viendrait
l’embêter. Il avait envie de la passer sur le
cou du Noir jusqu’à lui couper toutes les veines
et le vider de son sang. Il avait la haine contre lui : croire
qu’il était tafiole, lui ! Qu’il pouvait
lui toucher les fesses et lui mettre la honte devant tout
le monde. Mais non, pas question ! C’était un
dur de dur, Rey. Il n’oublierait pas le cachot, tout
ça à cause de ce pédé de négro,
mais il n’allait pas se créer de problèmes.
La nuit, il se branlait en pensant à la petite salope,
la voisine, et au moment de décharger il répétait
dans sa tête : « Je vais t’enfiler la moule,
putasse, je vais te prendre à fond ! Attends que je
sorte d’ici ! »
Le matin, il allait en
cours. Pour rien. Il n’écoutait pas les professeurs.
L’après-midi, il travaillait dans la vaste plantation
d’orangers et de citronniers qui entourait le pénitencier.
Ensuite, il se douchait. Il n’avait pas l’habitude
de se laver tous les jours, l’eau et le savon ne lui
plaisaient pas mais on le forçait et il obéissait.
Ensuite, un peu de leur tambouille infecte, presque toujours
quelques cuillerées de riz aux fayots avec un bout
de patate douce ou de pomme de terre. Il regardait un peu
la télé. À neuf heures, c’était
le coucher obligatoire et le moment de la branlette. Certains
profitaient de l’obscurité pour baiser en douce.
Il les écoutait gémir tout bas. Un qui prenait
dans le cul, l’autre qui lâchait sa purée.
Quelquefois, il avait sauté des pédés
mais ça ne lui disait rien. Lui, c’était
les femmes. À l’école, il avait été
avec deux petites, qui l’avaient laissé tomber
pour la même raison : « Tu pues le poulailler
! Toujours cette odeur et tu te laves jamais ! T’es
un cochon fini. » Il se souvenait d’elles, et
comment : les nénés bien fermes, la motte fournie,
le petit cul, les jolis traits, les cheveux très longs,
et comment elles embrassaient, aaahhh... Il fallait sortir
de là, sûr. Garder son calme. Jusqu’ici,
tout allait bien. Il ne parlait à personne. Il se rappelait
sa grand-mère toujours silencieuse et il se disait
: « C’est le mieux. Causer à personne.
Comme ça, pas d’embrouilles. »
Le seul qu’il fréquentait
un peu, c’était le gars des tatouages. Il opérait
avec une épingle, du savon passé sur un briquet
à gaz en guise d’encre. Il lui fallait des jours
et des jours pour en terminer un en se cachant des gardiens.
Point par point, avec une patience infinie, et Rey restait
là, à regarder. Pour paiement, il prenait deux
ou trois paquets de cigarettes, un tee-shirt, un stylo...
Un petit quelque chose. Pas un mauvais plan.
Avec un marqueur qu’on
lui avait prêté, Rey s’est dessiné
une colombe en plein vol sur l’avant-bras, près
du poignet, côté intérieur. De cette façon,
les gardiens ne remarqueraient rien et ne poseraient pas de
questions. Il a demandé au type de lui laisser son
aiguille un moment, et comme il refusait Rey l’a attrapé
par les oreilles et l’a expédié par terre.
Sans broncher, l’autre a cédé. Après
avoir pris le savon et le briquet, il est allé dessiner
sa colombe. Ça faisait mal mais c’était
plaisant. L’oiseau est bien sorti, nettement découpé
en noir sur la peau. Sans les matons, il aurait continué
comme ça, tout le corps décoré, mais
il ne voulait plus d’histoires avec l’instructeur.
Un jour, un blondinet
métis lui a dit qu’il voulait la même colombe
pour lui.
« Qu’est-ce-que
tu donnes ?
– Un paquet de
cibiches.
– Jamais. C’est
beaucoup de boulot.
– Un paquet maintenant
et un deuxième en quinze.
– Ça va.
»
Un mois plus tard, il
avait exécuté trois tatouages sur commande,
dont une Vierge cubaine, et il était à la tête
de son propre négoce. Tout allait devenir plus facile,
du coup : on le respectait, personne ne pensait à venir
lui dire des bêtises. Rien de mieux que la routine pour
ne pas voir le temps passer. Il a développé
un goût pour l’herbe. Des fois, quand les gardiens
étaient assez loin, il se fumait un joint parmi les
orangers. Il aimait se sentir envahir par cette léthargie.
Ce qu’il détestait, c’était l’école
le matin, et encore plus le travail forcé l’aprèsmidi,
et se laver, manger, se mettre au lit tous les jours à
la même heure. Comme un bébé. Une fois,
il a lâché un pet en plein réfectoire
et a failli se retrouver au cachot. Même ça,
c’était interdit ! Pas une vie, con !
Pendant un moment, il
s’est dit qu’il pourrait s’enfuir par le
verger. Sans en parler à quiconque, il s’est
mis à étudier le terrain. Ça l’a
occupé des mois durant et puis il a abandonné
: il y avait toujours un maton posté là où
on ne l’attendait pas, plus les chiens... Non, il valait
mieux laisser tomber.
Après ce plan
de fuite avorté, son attention s’est portée
sur les perles génitales. À l’infirmerie,
il y en avait toujours un ou deux dont la plaie s’était
infectée. Ceux-là n’avaient pas de chance
: on réduisait l’infection, oui, mais on les
opérait et on leur enlevait la perle du gland. D’autres
guérissaient bien, au contraire, sans que personne
ne s’aperçoive de rien. Certains s’en mettaient
trois, même. Ce n’était pas des perles,
en fait, mais des billes d’acier provenant de roulements
de bicyclette. Deux gus s’étaient spécialisés
là-dedans. Un dimanche soir, Rey les avait observés
tandis qu’ils attrapaient le membre du « patient
», le désinfectaient à l’alcool
et l’incisaient par en haut, près du gland. Ils
ouvraient la peau, plaçaient une, deux ou trois billes
et refermaient le tout avec du sparadrap. Ils se servaient
d’une brosse à dents en plastique transformée
en bistouri. Ensuite, ils nettoyaient l’incision tous
les jours. Une semaine après, il était possible
de savoir s’il y avait infection ou non. S’il
devait aller à l’infirmerie, le patient devait
raconter qu’il s’était tailladé
tout seul.
Les deux types lui racontaient
comment ces « perlouzes », selon l’argot
des taulards, rendaient les femmes cinglées :
« Quand on sait
s’en servir, les meufs grimpent au plafond, mon ti’gars.
– Combien vous
demandez ?
– Combien que tu
veux mettre ?
– Deux.
– On va s’arranger.
Tu me fais un tatouage de Santa Bárbara dans le dos.
Grande, hein ? Que ça couvre tout. Et après,
on y va.
– Okay. D’abord
tu me mets les perles, et quand c’est cicatrisé
je te tatoue, moi. »
Rey était un métis
de taille et de corpulence normales, ni très laid,
ni très beau. Il ne se rappelait pas avoir jamais mangé
de la viande, même de porc. Si c’était
le cas, ça devait s’être passé quand
il était tout petit, parce qu’il n’en avait
aucun souvenir. Il était plutôt en bonne santé,
pourtant. Ils lui ont greffé les deux billes d’acier,
qu’ils tenaient à appeler des perles. Il n’y
a pas eu beaucoup de sang. Pour mieux supporter la douleur,
il a bu une gorgée d’alcool à 90º
et quatre jours après la plaie était refermée,
saine. De retour à la liberté, il allait pouvoir
dire aux nanas qu’il était marin et qu’on
lui avait mis ses perles en Chine. C’était ce
que racontaient tous les types qui avaient fait ça
en maison de correction. Personne ne disait qu’il avait
été à l’ombre, personne ne disait
la vérité. « Et qui la dit, dans ce monde
? pensait Rey. Rien que des mensonges, alors pourquoi je bobarderais
pas, moi ? Marin, je serai ! Les marins, ils sont toujours
pleins aux as et les meufs se collent à eux comme les
mouches sur le sucre. »
Pour le reste, la vie
au pensionnat était barbante. De temps en temps, l’instructeur
le convoquait à son bureau. Il essayait toujours d’apprendre
ce qui s’était passé sur la terrasse,
ce matin-là.
« Allez, décide-toi,
raconte. Aide-moi à faciliter ton cas. »
Mais les mots ne sortaient
pas. Impossible. À chaque fois que la scène
commençait à s’effacer de sa tête,
ce couillon revenait l’emmerder pour qu’il se
souvienne !
« Je sais pas,
je sais pas.
– Mais comment
tu ne saurais pas, petit ?
– Non. Je sais
pas. »
Les mois ont continué
à s’égrener, aussi monotones que depuis
le début. Trois ans ont passé, il en a eu seize.
Jamais une visite. Il n’avait personne. Pas d’amis,
non plus, parce qu’il était amer et méfiant.
Un solitaire.
Soudain, les chefs ont
décidé que les vergers étaient mal entretenus.
Ils ont réorganisé les groupes de travail. Ceux
qui obtiendraient les meilleurs résultats auraient
droit à un voyage à la plage. Et puis quoi ?
Pour quoi faire ? Il ne savait pas nager, de toute façon.
Il s’en fichait, de la plage, alors il a poursuivi sur
le même rythme : subir, en faire le moins possible,
dessiner des tatouages et s’envoyer un peu d’herbe
quand il y en avait. Un matin, il y a eu rassemblement général
et ils ont félicité le groupe de Rey : c’étaient
eux les meilleurs. La récompense consistait à
passer un samedi soir à Guanabacoa. Le grand luxe.
Il y aurait un orchestre de salsa à la maison de la
culture. Le chef du groupe a levé la main pour demander
la parole :
« Au début,
vous aviez dit que ce serait toute une journée à
la plage, le prix.
– Non. Ça,
c’est pour une autre fois.
– Compris. Je sollicite
l’autorisation de me rasseoir.
– Accordée.
»
Il s’en fichait,
Rey. Il ne savait pas plus danser que nager, il n’aimait
pas la musique ni la mer, alors au diable ! Il était
indigné par cette récompense pourrie. Il devait
y aller, c’était obligatoire, mais il allait
s’asseoir dans un coin en attendant que ça se
passe. Il est resté de mauvaise humeur plusieurs jours
et le fameux samedi il était encore plus en pétard,
mais il n’a pas cherché la dispense, sachant
qu’ils ne la lui donneraient pas. Il aurait fallu avoir
une chiasse terrible ou quarante de fièvre pour rester
derrière. Il est monté dans le bus sans faire
d’histoires. Quatre gardiens les accompagnaient. Ils
sont arrivés à la maison de la culture, on les
a installés tous ensemble, avec les matons dans les
allées. L’orchestre a débarqué,
le concert a commencé. Ils jouaient bien. Bonne salsa,
très bonne. La salle a commencé à se
remplir de jeunes. Tout le monde dansait, sauf lui. Eux, ils
étaient vingt-trois internes, en uniforme gris, des
gosses de treize à dix-huit ans qui remuaient en rythme
sur leur chaise et mataient comme des perdus les nénettes
qui se déhanchaient sérieux, en minijupe, le
nombril à l’air. C’était la nouvelle
mode, de montrer son nombril. Les gardiens se sont détendus,
eux aussi. Ils dansotaient sur place, en conservant un air
sérieux et vigilant. L’érotisme de la
danse envahissait la salle et la musique n’arrêtait
pas de fouetter les sens, mais Rey, lui, restait mal luné.
Et il avait envie de pisser, maintenant ! Un besoin urgent.
Les toilettes pour hommes se trouvaient à droite, vers
l’entrée. Il a demandé la permission d’y
aller. « Ouais, vas-y et dépêche. »
(...)
Quand le soleil a été un peu plus haut, Rey a poursuivi son chemin. Il ne savait pas où il allait. Impossible de retourner au marché. La chapelle de la Miraculeuse était ouverte. Sur les marches, des mendiants attendaient l’obole, leurs statuettes de saints entre les mains. Rey s’est assis pour regarder.
La queue devant le bus était impressionnante. Les camions arrivaient en trombe toutes les dix minutes, à chaque fois avec deux cents passagers qui s’entassaient là-dedans, à suer et à rouspéter les uns sur les autres. Sexe, violence et langage de charretier. Mais la queue ne diminuait pas, du tout. Une marée humaine après l’autre. Rey a remarqué deux petits pickpockets noirs qui profitaient du moment où le « chameau » arrivait. Tout le monde se précipitait pour monter, en jouant des coudes, en se bousculant, et pendant ce temps les deux voleurs à la tire visitaient les sacs et les poches sans que personne ne s’en aperçoive. Une vraie razzia : ils ont piqué au moins six portefeuilles avant de s’éclipser. Très habiles. Admiratif, Rey a pensé : « Ça paraît facile, comme ça, mais je suis trop lent pour me mettre dans cette partie. Bien sûr, c’est la planque, pas besoin de s’échiner pour charger des sacs, mais… »
« Tu veux du mani ? »
Une douce voix de femme l’a tiré de ses rêveries. Elle lui présentait un plateau de cornets de cacahuètes. Il l’a regardée et elle lui a plu. Pas mal foncée, une bouche charnue, jolie de visage, des cheveux longs teints en blond, noirs à la racine. Grande, très mince. Malgré son sourire elle avait l’air de crever de faim. Très sale, aussi. On voyait qu’elle n’aimait pas se laver, elle non plus. Habillée de loques dégoûtantes, elle exhibait éhontément son nombril, qui n’était pourtant pas de la plus grande propreté.
« J’ai pas d’argent.
- Je t’en donne un. Quand tu peux, tu me paies. A un autre, rien du tout, mais à toi si.
- Donne. »
Le cornet dans la main, Rey s’est mis à mâcher les cacahuètes. Elle s’est assise à côté de lui. Derrière eux, il y avait une grande affiche en lettres rouges sur un flanc de l’église, où l’on pouvait lire : « Il entra dans le temple et se mit à chasser ceux qui vendaient. Saint Luc, 19, 45. » Et au-dessous, en noir : « Interdit de stationner dans les escaliers, laissez le passage libre. »
(...)
Il a marché plus d’un kilomètre. Compté l’argent dans la poche : huit dollars. Il a mis la chemise, les lunettes de soleil, la casquette toute neuve. Il a proposé un dollar à un taxi. Vingt minutes plus tard, il filait par le tunnel de la baie et Rey était heureux, en pleine forme : « Le Roi de La Havane, avec sept dols en poche, se balade en taxi, vif et fringant comme le cheval de Guaitabóooo… Tatari, tatara ! » Il chantait dans sa tête et souriait.
Descendu au Prado, il s’est dit : « Là oui que je vais chercher Magda, et je l’invite à un poulet frit, patates et bière. J’suis un nabab, hahaha ! » Prenant animas, il a avisé un bar. Il se sentait tellement à son goût qu’il avait besoin d’un coup de rhum. Il est entré, a commandé un double, il a payé, grand seigneur avec sa chemise propre, ses lunettes noires de caïd. Accoudé au comptoir, il a observé la rue. Tiens, Cacareo ! Un vieux quarteron de métis, moitié indien, bourré du matin au soir, traînant une carriole qu’il avait construite lui-même. Il avait de tout, là-dedans, mais en réalité c’était une épave, la faim, l’alcool et les années l’avaient détruit. Il demandait un peu de rhum à tous les passants. Pas d’argent, pas à manger : de la gnôle. Parfois, pour se gagner un verre, il chantait ou plutôt braillait un bout de guaracha ou de boléro. Laissant son barda sur la chaussée, il est venu retrouver Rey et un autre consommateur, les seuls clients dans le bar. Tout menu, maigre, affublé d’oripeaux, il avait un grand sourire quand il a attaqué une rumba maladroite, accompagnée de quelques pas de danse grotesques. Son numéro terminé, il leur a tendu une boîte de conserve vide pour qu’ils y versent un peu de rhum.
Un bouffon pathétique, ridicule. Une idée est passée par la tête de Rey, soudain : « Quand je serai vieux je vais être pareil. Un clown de merde. » Et il a été envahi d’une rage incontrôlable, terrible. Jetant son verre au sol, il a saisi le vieux avec une telle violence qu’il l’a fait tomber sur le dos. Puis il a foncé dehors sans même écouter le serveur qui lui criait : « Non, mais oh, z’êtes dingue ou quoi ? Il faut payer pour ce verre, là ! »
©
Pedro Juan Gutiérrez
Ce fragment est partie de Le
roi de La Havane
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